Maladie à vendre : partie 1

Les maladies à vendre (les inventeurs de la maladie) - Réalisateurs : Anne Georget & Mikkel Borch-Jacobson  - 55 min - ARTE Documentaire, diffusé le 8 nov 2011

 


 les maladies à vendre


Publicité américaine avec Bob Dole : "Le courage : une qualité partagée par de nombreux Américains. Par ceux qui risquent leur vie, ceux qui combattent la maladie. A la nouvelle de mon cancer de la prostate, c'est d'abord le cancer qui m'a préoccupé. Ensuite, j'ai pensé aux troubles post-opératoires. Comme la dysfonction érectile, synonyme d'impuissance. C'est un sujet délicat, mais essentiel pour des milliers de couples."

Reinhard Angelmar - Professeur de Marketing, INSEAD

"Bob Dole a perdu l'élection présidentielle américaine contre Clinton. Clinton non seulement était Président mais il n'avait sans doute pas besoin du médicament. Dole lui avait besoin d'argent pour rembourser sa campagne. Il est devenu le porte-parole de cette campagne d'informations sur cette maladie, puis le porte-parole du VIAGRA. C'était très important à cause de la stigmatisation. Il fallait vraiment quelqu'un de très respecté, de très conservateur. Vous ne pouvez pas choisir un hippie ou une vieille star du rock pour parler de la dysfonction érectile. Si vous voulez pénetrez le marché de l'Amérique moyenne, il faut un conservateur car ils sont plus nombreux que les hippies. C'était la personne idéale, sénateur, venant du sud, ancien combattant, très respecté, parfait pour parler de la dysfonction érectile. Ca a vraiment convaincu beaucoup de gens qui se sont dits, si Bob Dole a le courage d'en parler, moi aussi je peux."

Publicité allemande : "J'aime ma femme. Parce qu'au scrabble, elle trouve des mots improbables. Qu'elle me parle de football pour m'impressionner. Et qu'elle minimise mes problèmes d'érection. Je ne veux pas la perdre. Donc, je consulte mon médecin."

 

Docteur David Healy, spécialiste en psychopharmacologie (EU ?)

"Avec un médicament comme le VIAGRA, l'industrie a réussi à nous convaincre que la moindre variation de rigidité de la verge, si elle n'est pas de 100% en toutes circonstances, constitue une dysfonction, une maladie qui requiert un traitement. Avant il y avait un certain nombre d'hommes âgés qui avaient d'autres pathologies avec pour conséquences d'être impuissants, mais cela représentait un marché bien trop étroit pour un médicament comme le VIAGRA. Aujourd'hui on pousse les adolescents à croire que si les choses ne sont pas parfaites à chaque fois, c'est qu'ils sont malades et que le médicament est la réponse à leur problème.

Publicité française : "Peut-être que c'est la fatigue ? Peut-être que c'est à cause du chien qui regarde ? Peut-être que c'est le film qui a coupé mon élan ? Peut-être que j'ai trop mangé ? Peut-être que c'est à cause de la crise ? Et si cela n'avait rien à voir ? Ne cherchez plus d'excuses, la majorité des patients qui souffrent de problèmes d'érection peuvent être traités. Vous aussi."

 

Michael Oldani, ancien représentant Pfizer, Anthropologue

"En ouvrant le journal à la page des sports la semaine dernière, j'ai vu une pleine page de pub pour CIALIS, un médicament contre la dysfonction érectile comme le VIAGRA. Une autre manière d'élargir le marché c'est de prendre un médicament dont l'usage est occasionnel ou même régulier comme un médicament contre la dysfonction érectile. Quand un homme souhaite avoir un rapport sexuel, il pense à prendre son VIAGRA ou son CIALIS, on peut le comprendre. Mais dans cette pub, deux choses ont attiré mon attention. D'abord il y avait un coupon qui disait "découpez cette pub et apportez-la à votre médecin pour un essai gratuit". Je me suis dit voila du bon marketing, impliquer le patient dans la gestion de ses troubles. Mais surtout la pub disait "prenez CIALIS tous les jours pour être prêt". Jouant sur ce stéréotype très masculin "il faut toujours être prêt ; allez ! on ne sait jamais ! vous feriez mieux alors d'avoir pris votre CIALIS ! Brillant marketing, c'est devenu un médicament de chaque jour.

 


Publicité québecoise : "On dit que ça prend souvent un paresseux. Qui baisse facilement les bras. Un faible. Quelqu'un qui manque d'ambitions. un irresponsable. Un perdant. Ou quelqu'un qui manque de courage pour faire une dépression. La dépression est une maladie, personne n'est à l'abris. (Mettons fon aux préjugés).

Edward Shorter, Historien de la Médecine, Université de Toronto (Canada)

"Un bon exemple de marketing d'une maladie, c'est celui de la dépression. Dans les années 60-70, l'anxiété était un diagnostic très répandu. La famille de médicaments pour traiter ces troubles était les benzodiapezines comme l'ibrium et le valium, et tous ces médicaments qu'on appelle les anxiolytiques. Le marketing des benzodiapezines allait de pair avec le marketing de l'anxiété. Les généralistes étaient encouragés à diagnostiquer des troubles de l'anxiété, quand ils voyaient des patients aux bords des larmes, fatigués mais aussi nerveux et anxieux. On leur disait, vous avez un trouble de l'anxiété, on va vous prescrire du VALIUM. Mais dans les années 80, on a réalisé que cette classe de médicaments rendait les patients accrocs. Médecins et malades sont partis en courant : "Oh mon dieu ! on ne va pas donner des médicaments qui rendent les gens dépendants !" Et la voie était alors libre pour que la dépression entre en piste !

 

Publicité américaine : "Vous êtes triste, fatigué, desespéré et anxieux. Quoi que vous fassiez, vous vous sentez seul et n'avez plus goût à rien. Rien n'est plus comme avant. Ce sont des symptômes de la dépression. Une maladie qui touche plus de 20 millions d'Américains."

Docteur David Healy, spécialiste en psychopharmacologie (EU ?)

"Ca a permis à l'industrie pharmaceutique de convaincre les patients qu'en fait ils n'étaient pas anxieux. Que derrière ce qu'ils pensaient être leur anxiété, il y avait une maladie. Ils étaient déprimés. Et d'expliquer que cette maladie était causée par un déséquilibre de la sérotonine mais que les médicaments étaient comme des vitamines et qu'ils allaient remonter le niveau de sérotonine."

Publicité américaine (suite) : "La dépression peut résulter d'un déséquilibre chimique dans les cellules du cerveau. Pourquoi vous sentir mal plus longtemps ? Seul votre médecin peut diagniostiquer la dépression.

 

Jerome Wakefield, Ecole de Médecine, New York Université (US)

"Tout le monde peut en reconnaître les symptômes. La dépression est diagnostiquée quand on a au moins 5 symptômes sur une liste de 9 pendant une période d'au moins deux semaines. Ces symptômes sont par exemples : la tristesse, la perte de plaisir, la perte d'appétit, de concentration dans les tâches habituelles et bien sûr des pensées morbides, des ralentissements des mouvements et ainsi de suite ... Comme vous pouvez le constater, bien des gens peuvent avoir ces symptômes de tristesse, de perte d'appétit, de fatigue, etc ... pendant plus de deux semaines après toutes sortes de stress. Le problème c'est que ces critères ne sont pas uniquement utilisés par des spécialistes qui sauraient faire la différence entre une réaction normale à une perte (perte d'emploi, de proche, une trahison, etc ...) et une véritable maladie mentale. En tous cas, certains sauraient. Mais le problème c'est que ces critères sont devenus tellement déifiés dans la culture médicale, qu'ils sont devenus la définition même d'un désordre mental."

Publicité américaine : "La dépression est un état émotionnel. Tristesse, manque d'intérêt. Mais c'est aussi physique. Douleurs, fatigue ..."

"5 symptômes sur 9, c'est assez arbitraire. Peut-être que des gens qui ont moins de 5 symptômes peuvent avoir tout de même une dépression ? Dans les questionnaires chez les médecins il est d'ailleurs dit que si vous avez moins de 5 symptômes, vous pouvez tout de même être considéré comme ayant une dépression mineure. Vous voyez comment à partir de cette liste de symptômes, on vous embarque dans une direction où pratiquement tout épisode de tristesse, du à un événement difficile devient une maladie traitée quasiment automatiquement avec un médicament.

Publicité française : "Il existe une maladie qui touche aujourd'hui plus de 3 millions de personnes en France. Une maladie qui peut vous empêcher de parler, de rire, de manger, de travailler, de dormir ou de vous lever le matin ..."


Docteur David Healy, spécialiste en psychopharmacologie (EU ?)

"A la fin de années 90, la famille d'anti-dépresseurs appelée inhibiteurs sélectifs de recapture de la sérotonine est arrivée en bout de brevet. L'industrie pharmaceutique avait donc un problème. Elle aurait pu inventer une nouvelle classe de médicaments plus efficaces et dire aux médecins : "Les patients que vous traitez pour dépression, sont bien déprimés. Mais nous avons maintenant un nouveau médicament plus efficace". Le problème, c'est que l'industrie pharmaceutique n'avait pas de médicament plus efficace. La stratégie a donc été de reproduire ce qu'elle avait fait 20 ans auparavant quand elle avait transformé les patients anxieux en patients déprimés. Cette fois, elle a convaincu les patients déprimés qu'ils étaient en fait bipolaires.

Publicité américaine : "Être bipolaire peut nuire à votre carrière et à vos relations. Pendant des années, j'ai eu des changements d'humeur, des pensées incohérentes et j'étais très irritable.

"Quand un patient maniaco-dépressif est en phase maniaque, cela signifie qu'il reste des mois à l'hôpital. De même, quand il est en phase dépressive, c'est un trouble très sévère qui peut conduire au suicide, et les gens sont hospitalisés pendant des mois. Du point de vue de l'industrie pharmaceutique, changer l'appellation manacio-dépression en troubles bipolaires, signifie qu'elle peut cibler les variations d'humeurs normales que nous avons tous."

Publicité américaine : "Être bipolaire c'est être maniaco-dépressif. Le savoir aide à comprendre son état, mais ne le rend pas plus facile à vivre. On est si exalté, si abattu ..."

"Le trouble bipolaire 1 comme on l'appelle maintenant, correspond à la maniaco-dépression classique. Mais l'industrie a réussi à mettre en avant des recherches qui suggèrent qu'il existe aussi un trouble bipolaire 2, bipolaire 3, bipolaire 4 et un spectre bipolaire. Ces différents termes recouvrent une définition de plus en plus allégée de la maladie, au point d'inclure les variations d'humeurs que l'on peut avoir au cours d'une journée. Il peut arriver que le lundi matin comme beaucoup d'entre nous, vous vous sentiez d'humeur maussade. Cela va s'arranger au fil de la journée. Mais si vous tenez un carnet d'humeurs comme l'industrie recommande de le faire, vous allez dessiner une courbe dans votre carnet. Et vous êtes conduit à penser, tout comme votre docteur, qu'une courbe comme cela même au cours d'une même journée est la première indication d'un trouble bipolaire. Et bien sûr Docteur, il faut traiter au plus tôt la maladie avant qu'elle ne devienne plus sévère et presque impossible à guérir."

 

Jerome Wakefield, Ecole de Médecine, New York Université (US)

"Il y a une énorme pression aujourd'hui compte tenu de la définition de ces maladies et de la facilité à distribuer des médicaments pour les traiter. Une pression pour que les gens fonctionnent socialement à tout moment au maximum de leurs possibilités. Et si ce n'est pas le cas, s'ils sont entravés dans leur rôle comme disent les psychiatres, alors c'est qu'il y a un problème et qu'il faut tout de suite le traiter avec un médicament. Cela peut se discuter mais il me semble que dans le monde que nous construisons pour nos petits-enfants et arrières-petits enfants, il n'y aura plus la possibilité d'exprimer toutes les émotions humaines".

 

Partie 3 : la maladie s'exporte