Maladie à vendre : partie 1

Maladie à vendre : partie 2

Les maladies à vendre (les inventeurs de la maladie) - Réalisateurs : Anne Georget & Mikkel Borch-Jacobson  - 55 min - ARTE Documentaire, diffusé le 8 nov 2011

 


 la maladie s'exporte


Séquence TV japonaise : (titre) La vie change lorsque la dépression est traitée. (présentatrice) "Ce qu'on appelle la dépression, c'est en quelque sorte le rhume de l'âme. Elle peut toucher n'importe qui. Mais on peut en guérir. En cas de dépression, il existe un excellent médicament antidépresseur. Un antidépresseur qui a fait ses preuves. Selon un étude américaine, cet antidépresseur est efficace dans 65% des cas.

Kalman Applbaum - Anthropologue du Marketing, Université du Winsconsin (US)

"Ce que nous avons vu au Japon, c'est ce qu'on appelle un mega projet marketing. C'est à dire qu'on n'essaie pas de changer les esprits par rapport à un produit, mais on tente de changer l'environnement dans lequel on veut placer le produit."

Publicité japonaise : "Depuis quand. C'est peut-être un dépression. Depuis combien de temps souffrez-vous ? Depuis combien de temps êtes-vous déprimé ? Vous êtes déprimé depuis un mois. Si c'est le cas consultez votre médecin. Surtout, ne restez pas déprimé plus longtemps."

"Les psychiatres japonais considéraient la dépression comme une maladie rare au Japon. Ils ne la diagnostiquaient pas souvent. L'industrie pharmaceutique a fait un lobbying très moralisateur auprès du gouvernement pour lui prouver que les patients japonais n'étaient pas bien traités. Ensuite elle a mis sur pied une campagne afin de réduire le sentiment de honte qu'un Japonais peut ressentir s'il est triste, déprimé ou si quelque chose ne va pas et le ferait rester chez lui sans consulter un médecin. Cette campagne avait pour but de normaliser cette maladie mentale. Il y eut beaucoup d'interviews de personnalités, de vedettes de la télé, des articles dans la presse pour familiariser le public avec l'idée de la dépression. Le mot même de dépression en japonais outsoubio qui signifiait "dépression majeure" a été changé par une grande campagne de communication. Lorsque les Japonais entendaient ce mot "dépression" (outsoubio) cela évoquait quelque chose de très grave, quelqu'un d'hospitalisé. La notion a été changée pour celle de koukourou noukazé ce qui signifie un "rhume du coeur" ou un "rhume de l'âme".

 

Reinhard Angelmar - Professeur de Marketing, INSEAD

Cette terminologie signifiait plusieurs choses : d'abord attraper un rhume, c'est assez courant. Cela ne fait pas de vous un de ces cinglés bons à enfermer. C'est un rhume. Beaucoup de gens ont un rhume. Et donc ce n'est pas si grave. Ensuite les Japonais sont de grands consommateurs d'antibiotiques, et donc un rhume cela signifiait que c'était guérissable par un médicament. Et bien sûr l'âme c'est très poétique. Cela résonne bien avec la culture japonaise. Tout cela a vraiment changé la perception des Japonais et créé le concept de dépression mineure que le généraliste pouvait désormais traiter. Et que le gouvernement a même reconnu. Jusque-là il ne voulait pas entendre parler de cette poignée de déprimés. Mais là le gouvernement a compris que la dépression pourrait contrecarrer la productivité des travailleurs japonais. Du coup cela prenait tout son sens de traiter la dépression".

Publicité japonaise (suite): Mon corps était engourdi. Tellement engourdi que je voulais dormir et que je n'y arrivais pas. Puis je n'ai plus eu envie de rien. J'ignorais que j'étais en dépression. J'étais désemparé et de plus en plus déprimé. Seul un médecin peut aider à s'en sortir.

" Un élément important a été lorsque la Cour Impériale a reconnu que la Princesse souffrait aussi de dépression et qu'elle était soignée pour cela. On ne pouvait rêver d'une meilleure notoriété pour la cause, à part l'Empereur lui-même évidemment ! C'était fabuleux !"

Kalman Applbaum - Anthropologue du Marketing, Université du Winsconsin (US)

"Ca commence toujours comme ça. L'industrie dit : "Laissez-moi faire cela pour vous. Laissez-moi mettre sur pied cette campagne anti-stigmatisation, ces essais cliniques. Laissez-moi faire pression sur le gouvernement". Et les psychiatres japonais, en particuliers ceux payés par l'industrie bien sûr, pensent qu'ils font ce qui est juste. Mais à un moment donné, les intérêts divergent. D'un point de vue commercial et c'est vrai dans tous les domaines, les industriels ne s'arrêteront pas avant que chacun (homme, femme, enfant) consomme leurs médicaments. Les psychiatres évidemment veulent descendre du train avant d'en arriver là. Mais une fois le train lancé, il est très difficile à arrêter".

 


 la science, force de vente


Professeur Philippe Even, Président de l'Institut Necker (France)

"N'oubliez pas ce que c'est le marketing à l'échelon des médecins qui prescrivent. N'oubliez jamais ça. C'est 10 visites par semaine. C'est une heure, quelquefois deux heures par semaine avec des gens qui viennent vous ressasser les mêmes choses. C'est les journaux, qu'on appelle "médicaux", qui sont la propriété de l'industrie pharmaceutique qui répètent les mêmes choses. C'est les leaders d'opinions comme on dit qui sont des (grands) professeurs de médecine qui prennent le porte-voix et qui circulent d'amphithéâtre en amphithéâtre pour vanter les succès spectaculaires ou remarquables de tel ou tel truc moyennant finances bien entendu. Difficile de résister !"

 

Kalman Applbaum - Anthropologue du Marketing, Université du Winsconsin (US)

"Sur de document, on voit les acteurs clé du marché des médicaments antipsychotiques aux Etats-Unis. Il y a les instances de contrôle, les payeurs, les acteurs sociaux et médicaux, les fabricants et tous sont liés entre eux. Autour des patients, il y a les amis, les collègues, la religion, les groupes de patients. De même autour des commissions de contrôle, il y a les législateurs, les médias, etc ... Tous ces acteurs clé sont étudiés pour qu'ils participent au succès du médicament. Le secret du succès réside dans la science. Comment produire les éléments scientifiques qui vont convaincre tous ces gens que c'est le meilleur, le seul traitement pour telle ou telle maladie."

 

Docteur John Abramson, expert auprès des tribunaux (US)

"85% des essais cliniques, et même 97% des essais cliniques les plus importants sont financés par l'industrie pharmaceutique. Or on a montré qu'il y a 5 fois plus de chance pour qu'un essai financé par le privé conclut à l'efficacité du médicament, qu'une étude financée par la recherche publique pour le même médicament. C'est pas mal comme ratio ! On a tendance à penser que les études scientifiques sont objectives et non pas biaisées. Mais la nature du système fait que les firmes pharmaceutiques conçoivent elles-mêmes les essais cliniques pour aider à la vente de leurs médicaments. El les firmes ont la main mise sur les données cliniques exactement comme Coca Cola possède la recette du Coca."

 

Docteur David Healy, spécialiste en psychopharmacologie (US)

"Là où l'industrie pharmaceutique est particulièrement efficace, c'est dans le contrôle. Dans sa capacité à coopter des médecins qui n'ont aucun lien avec elle. Des médecins qui n'ont jamais touché un centime de sa part. Qui pensent même être assez hostiles à l'industrie pharmaceutique et qui proclament : "Nous nous déterminons sur des bases scientifiques. Nous voulons voir la preuve scientifique pour avoir un avis. Nous ne décidons pas parce que nous sommes payés par l'industrie, ni parce qu'on nous invite à des congrés. Mais parce qu'on a une preuve." Le problème majeur, c'est que par rapport aux années 60 aujourd'hui l'industrie a le contrôle de cette preuve scientifique. L'industrie dirige les essais cliniques. Tous les essais."

 

Docteur John Abramson, expert auprès des tribunaux (US)

"Quand j'étais à l'université en 1980/82, nous passions des heures à disséquer des essais cliniques. A chercher les erreurs méthodologiques et l'on trouvait des problèmes. Mais je ne peux me souvenir d'une seule fois où il nous serait venu à l'idée que le problème était lié à des enjeux commerciaux. Bien sûr la science est imparfaite mais nos professeurs n'avaient aucun lien avec l'industrie pharmaceutique. C'était du jamais vu, c'était insensé. Aujourd'hui on voit bien que les articles sont truffés d'erreurs et si on pouvait mettre des lunettes de vérité, on verrait les grands professeurs marcher dans les couloirs des hôpitaux habillés comme des pilotes de Formule 1. Sur leur blouse blanche il n'y aurait pas écrit "Benzoïl" et "Mobil" - il y aurait "Merk, Pfizer, etc ..." parce qu'ils sont financés par l'industrie".

 

A suivre : la science force de vente # 2 ; la vie, une maladie d'avenir